Sexautomaton

Sexautomaton : à propos de Shame (2011) de Steve MacQueen, avec Michael Fassbender

Pour qui la honte, dans ce film ? Pour le spectateur  probablement, est la réponse qui vient quelques heures après la projection.

En effet, si le héros Brandon, un cadre new yorkais d’une trentaine d’années vit sous nos yeux une véritable plongée en enfer, il ne semble pas en éprouver de la honte. A partir d’un certain moment, il est certes accablé, mais ce qu’il éprouve reste énigmatique à cause de la façon de le filmer de Steve MacQueen, toujours de l’extérieur, à travers des vitres ou la pluie, souvent nu, le corps sexué exposé mais quasiment en silence.

Le premier plan le donne complètement immobile comme déjà mort, ou plutôt mortifié, enveloppé dans ses draps comme d’un linceul, la main peut-être sur le sexe. A quoi pense-t-il ? On ne le saura pas. N’incarne-t-il pas plutôt un genre de « je ne pense pas », celui du ça freudien selon Lacan ? « Je suis là où je ne pense pas. » Brandon est vide,

comme si tout était hors de lui, à l’extérieur, souvent projeté sur des écrans qui clignotent : ordinateurs au boulot en open space, écrans de portables à la maison où l’interpellent sexuellement des femmes d’internet qui prétendent connaître ses goûts. Brandon passe tout le film soit à courir dans les rues de New York, en bas de la 28ème rue, au bord de l’eau, sous la pluie, soit à se masturber frénétiquement partout, chez lui, au travail, soit à échanger des signes érotiques avec une femme dans le métro sans qu’on sache s’il ne s’agit pas que de ses fantasmes.

L’intrigue est ultramince : la vie de Brandon se réduit à son sexe, avec ou sans partenaire, sans qu’il ait jamais eu une relation suivie de plus de quatre mois avec une femme. Sauf avec sa sœur Sissy, dépressive et paumée qui débarque chez lui à son grand déplaisir, parce qu’elle n’a personne ni rien d’autre. Il a un seul admirateur, son boss qui lui passe ses absences et retards, ferme les yeux sur son ordinateur truffé de virus attrapés sur des sites pornos, parce que, marié et père de famille, il admire cet homme à sexe : après le travail, ils vont draguer ensemble et Brandon est bien plus doué que lui. Mais Brandon l’emmène dans un cabaret voir chanter sa sœur qui couche avec lui « 20 minutes après l’avoir rencontré » comme le lui reprochera Brandon qui semble pour la première fois choqué par quelque chose d’ordre sexuel. Sissy y chante en temps réel une chanson nostalgique, « New York New York », qui fait pleurer son frère. C’est une scène étrange et émouvante, le seul moment où Brandon semble lié à quelque chose, avoir un passé (« Nous, on n’est pas mauvais, dira laconiquement Sissy, mais on vient de quelque chose de mauvais. »)

Le film bascule à partir de ce moment-là. Brandon voudrait se débarrasser de sa sœur suicidaire qui est au fond son double et avec qui il a une relation ambiguë, qu’on pourrait penser, mais à tort finalement, incestueuse. Il tente de faire la cour à une collègue mais se révèle impuissant au lit dès qu’elle lui manifeste de la tendresse, dans la plus pure tradition du clivage freudien entre mère (tendresse) et putain (désir sexuel). On l’avait en effet vu précédemment baiser avec force la femme qui plaisait à son boss sur une poubelle. Il semble défait par cette rencontre avec la castration (la sienne), et se lance dans une course à corps perdu, au sens propre : sexuelle mais pas seulement. Il se fait tabasser de façon assez masochiste à la sortie d’une boîte en provoquant un homme assez baraqué, couche avec deux prostituées en même temps, se fait « terminer » dans un back room gay, et trouve encore le moyen de draguer du regard dans le métro (à l’ordre près). Jusqu’à l’affreux réveil : la police éloigne les passagers d’un quai d’où quelqu’un a dû se jeter. Il se souvient de Sissy, a l’intuition du pire, court comme un dératé et arrive trop tard mais quand même à temps. La fin le montre défait, mortifié comme au premier plan du film, mais effondré, à terre cette fois.

Cette chute implacable où le corps est mis en jeu bien autrement que dans les échanges plutôt virtuels et en tout cas codifiés du début, évoque quelque chose qui serait une perversion contemporaine ordinaire. Il ne s’agit pas en effet de la perversion qui commet des crimes et hante les faits divers. Mais le monde virtuel où l’on se masturbe si facilement et apparemment sans risque avec un(e) partenaire-image, une pratique courante grâce à l’universalisation d’internet, et d’ailleurs la pratique sexuelle dominante de nombre de nos contemporains (même s’ils ne vivent pas seuls contrairement à un lieu commun répandu), aurait-il pour envers nécessaire ces passages à l’acte dangereux, cette violence aveugle de la rencontre brutale des corps voire du sacrifice volontaire de son corps ? Cette « perversion ordinaire » serait-elle devenue un mode dominant du rapport sexuel d’aujourd’hui ? C’est la question que m’a posée le film, ce qui expliquerait son titre : Shame (on you !), comme on entendait crier récemment — honte d’assister à ça, d’appartenir à une telle civilisation.

 À la fin, le frère et la sœur se sont tous les deux faits démolir, de leur propre chef, ce qui confirme leur identification intime.