Il Divo ou l’abstraction du pouvoir

Il Divo (2008) de Paolo Sorrentino

Il marche à tout petits pas chez lui dans un couloir, toute la nuit, en attendant un verdict (sera-t-il jugé ou jouira-t-il de l’impunité parlementaire ?). Il marche à petits pas dans la rue, protégé par des gardes qui ont l’air de vouloir massacrer tout le monde dans la rue déserte. Il marche à petits pas, traversant le hall du Conseil dont il est le président, il croise un chat persan aux yeux dissymétriques, tape dans ses mains pour faire bouger l’animal qui ne bronche pas, il recommence jusqu’à ce que l’autre cède.
Le film de Paolo Sorrentino marche lui aussi à tout petits pas, traçant un portrait assez écrasant de « il Divo », alias Giulio Andreotti, sept fois président du Conseil et plusieurs fois ministre, soupçonné de complicité criminelle avec la maffia, jugé et acquitté faute de preuves malgré des témoignages concordants. Toni Servilio (Andreotti), incroyable acteur que j’avais vu la semaine dernière, complètement autre et très drôle, dans Goldoni, est emplâtré, tassé, les oreilles couchées, affreux comme un Richard III. Comme Sokhourov avec Hiro Hito (Le soleil) ou Hitler (Moloch) – Je n’ai pas vu Taurus sur Lénine -, le cinéaste, Paolo Sorrentino, entre dans l’intimité de son héros puisque le film suit le fil d’une « confession » à un prêtre, tout en la démentant par des flash back en incise. Mais on reste à l’extérieur (alors qu’on voyait les hallucinations ou les rêves de Hiro Hito) et on ne voit rien : cet homme a-t-il une intimité ? Oui, sans doute, mais elle ne présente aucune différence avec sa vie publique. Il est toujours le même, cadavérique, un peu bossu, marchant à petits pas, comme le film qui est souvent irritant, mais réussi peut-être à cause de notre impatience d’en savoir plus qui sera déçue. Il a une femme, il a été platement amoureux en secret d’une autre, il aime les pâtes, il n’a aucun des vices prêtés au pouvoir : pas de villa de luxe, pas de yacht, pas d’amour de l’argent ni du sexe ni du jeu. Le côté tape-à-l’œil, « bling-bling » du pouvoir ne l’intéresse pas. Sa passion du pouvoir, dont on est absolument convaincu, est celle d’un pur concept, d’une froide abstraction.

Le film montre des morts brutales, des « suicides », des explosions de voiture, mais très rapidement, comme des instantanés qui ne touchent pas le spectateur, trop irréelles : cette violence, scandée par de la « House music » de Cassius, est déconnectée d’Andreotti. Le pouvoir et la violence ne se touchent jamais. D’ailleurs, il Divo ne touche jamais les autres corps (sa femme lui serre une fois le bras, avec une très lente et prudente approche), mais décroche seulement ses trois téléphones. Il y a juste une scène où le rapprochement se fait entre un cheval qu’il encourage de la voix aux courses et, en alternance, la tête d’un tueur qu’on devine en train d’officier sur son ordre. Il a une bande d’hommes, improbable, où tous sont ridicules, pathétiques, de toutes les professions (médecin, prêtre, flic, juge…), dangereux, prêts à tout. Eux, ils avancent à grands pas, comme les cow boy d’un western spaghetti, marchant de front à sa rencontre dans la cour du Conseil.

Tout passe donc par l’argent (qu’il promet, distribue, mais dont il ne jouit pas) et surtout par la parole, celles qu’on n’entend pas mais qu’on devine définitives, et d’autres, publiques ou privées – ce sont les mêmes -, de petites réponses qui se veulent spirituelles : « Dieu ne vote pas mais les prêtres si », rétorque-t-il au curé à qui il veut se confier, qui lui fait remarquer que certains préfèrent parler à Dieu. Il a une obsession unique. On voit lorsque le film progresse, toujours à petits pas, qu’il existe un système appuyé sur une idée unique, répétée, qui s’impose à lui. Le mal ne serait fait que pour maintenir le bien, une bien vieille histoire. On est un peu déçu : c’est trop simpliste, ou alors paranoïaque (et même, dans la vie, la paranoïa est plus compliquée). Mais cette conviction, et le fait de ne jamais rien laisser filtrer, de ne jamais se dévoiler devant personne, le sauve peut-être, et de la prison et de lui-même (il a quelques migraines qu’il soigne avec un médicament retiré de la vente dont il ordonne qu’il soit officiellement autorisé à nouveau). Sa femme, qui dit le connaître (pour avoir toujours été à son côté – à prendre littéralement) ne l’épargne pas, une fois qu’il est tiré d’affaire : « Tu passes pour un être intelligent, cultivé (la seule chose qui l’a touché est qu’on lui retire son titre de docteur honoris causa), lui rétorque-t-elle à peu près, lorsqu’il prétend lui apprendre la recette des pâtes à la matriciana, mais tu ne sais faire que des petites phrases, des répliques ». Tout est superficiel et il n’y a rien sous la surface.

On ne saura pas son rôle dans la mort d’Aldo Moro, on ne saura pas grand-chose de rien finalement. Confessé, déchiffré, jugé, acquitté, Andreotti reste une énigme. Il est faux que tout finisse par se savoir : le film nous enlève cette illusion.