La crise...américaine. l'Europe...un parc d'attractions.

Pour beaucoup de Français, la crise vient d’Amérique (Greenspan, Madoff : c’est de leur faute) où elle bat son plein et va y rester magiquement. Obama va sûrement la résoudre, s’il est bon, comme on le dit, mais on a peut-être exagéré. Tel le fameux nuage de Tchernobyl, le nuage de la dépression économique va contourner nos frontières, se reformer ailleurs en Europe et l’orage éclatera pour les autres. On ne voit pas la crise ici : pas de panneau de vente aux enchères sur les maisons comme en Amérique.

On a beau répéter à ces optimistes invétérés les chiffres du chômage, le nombre des SDF… Tant qu’ils ne connaissent personne de proche qui est dans cette triste situation, ça reste lointain et abstrait.
Comme j’en entends beaucoup d’exemples, je ne peux guère me voiler la face. Un tel, architecte qui devait refaire trois agences BNP, se retrouve sur la paille parce que les banques ont coupé les fonds. Une autre qui vient de changer de job d’audit-comptable s’entend dire qu’elle doit licencier l’équipe qu’elle dirige. Fâchée qu’on ne l’ait pas prévenue au moment de l’embauche, elle décide de changer à nouveau de travail. Elle retourne voir le chasseur de têtes qui lui a trouvé cet emploi, pour qu’il lui en trouve un autre : « tout est bloqué depuis janvier, lui dit-il, personne ne bouge, on ne trouve plus rien ». Idem dans l’immobilier, rien ne se vend, rien ne s’achète. Lors d’un dîner provincial officiel, un préfet déclarait la semaine dernière à un conseiller régional qu’en mars les caisses de l’état seraient complètement vides…

Rien n’y fait, une part non négligeable de la société française, prise au piège d’un confortable fantasme d’invisibilité, semble paralysée dans une sorte de dénégation collective : tant que rien ne se voit, rien n’est réel et tout va bien.
Cela me fait penser à "Vicky Christina Barcelona", le dernier film de Woody Allen. L’Europe, l’Espagne en tout cas, y est montrée comme un parc d’attractions, à travers les lunettes (de soleil) de deux jeunes touristes américaines à Barcelone. Elles viennent, l’une, célibataire, y chercher des aventures amoureuses inédites, loin de la conventionnelle bourgeoisie de la côte est, l’autre, fiancée fidèle (seulement a priori), achever une thèse sérieuse sur la culture catalane. Les deux vont vivre, chacune à sa façon et avec moult délicieux tourments intérieurs, une liaison torride à trois (ou plutôt à quatre) avec un peintre déjanté et son ex-femme complètement folle dont il n’arrive pas à se séparer.

Le film est censé léger et drôle et on rit tout le temps, mais à la fin, on rit un peu jaune. Il est d’une ironie féroce. La morale (triste) de l’histoire est en effet qu’en matière d’amour, on peut et on doit tout essayer, mais que ça ne changera pas grand chose : à la fin, retour à la case départ, parce qu’on est terriblement attaché à son destin et fixé à des choix idiots. C’est une conception déterministe et donc terriblement fataliste du rapport au désir que nous présente Woody le moraliste (les Français l’adorent plus que les Américains qui boudent ses films : qu’ils se méfient, le prochain film sera tourné à Paris !). Les deux filles rentrent tranquillement à NY après leur été de vacances catalanes, bien bronzées, avec leurs photos d’un été européen brûlant, comme si elles revenaient d’un Luna Park que serait l’Europe transformée en Eros Center pour touristes friqués.

Donc si nous voyons l’Amérique comme le lieu d’une crise épouvantable qui ne nous concerne pas vraiment, il faut savoir que nous apparaissons en retour comme les habitants d’une sorte de Disneyland. Montesquieu avait déjà essayé de réveiller ses compatriotes au 18ème siècle avec "Les lettres persanes", en leurs offrant un regard du « dehors » assez cruel sur leurs petitesses (et leur gouvernement). Apparemment, le travail doit être repris d’urgence : courage Woody !