Hamlet-Parano

Sur le « Hamlet » mis en scène aux Gémeaux par Ostermeier

La folie d’Hamlet est une des énigmes de la pièce de Shakespeare.
On peut repérer trois niveaux de la « folie » : sa stratégie délibérée de « to put an antic disposition on » ( se revêtir du masque du bouffon, I, 5) afin de pouvoir mener à bien son dessein de vengeance, d’où tous ses jeux de mots si provocateurs et réjouissants ; le désarroi et le remaniement subjectif causés par la visite du spectre et les ordres contradictoires qu’il lui donne, dont on voit l’effet dépersonnalisant lors de la visite du prince, plusieurs semaines après, à Ophélie (II, 1) et qui n’est pas de comédie.

On peut suivre les étapes de ce désarroi jusqu’à la scène des fossoyeurs qui le remet en selle et la fin de la pièce ; enfin, une « nature » mélancolique au sens de l’époque (soit une théorie des humeurs) qui s’exprime dans une aspiration répétitive à la mort, comme lors de « to be or not to be », qui est présente du début à la fin de la pièce. C’est ce fond triste, de lui-même connu, qui fait douter Hamlet de la vérité de ce que lui dit le spectre, parce que sa mélancolie, il le sait, le prédispose à la crédulité envers le diable. La folie d’Hamlet est une énigme pour tous les personnages qui proposent chacun leur théorie : Polonius, le délire d’amour ; les fourbes Guildenstern et Rosenkrantz, l’ambition parce qu’on l’a évincé du trône ; la reine, une folie cyclique accentuée par son remariage incestueux et précoce. Cette complexité, à la fois pour les personnages et pour le spectateur qui y est de fait plongé, est un des points forts de la pièce.

Dans tout cela, il n’y a pas la moindre « paranoïa », soit persécution imaginaire ou théorie du complot, vis-à-vis de Claudius ni de quiconque : Hamlet est effectivement en danger de mort. Le roi veut s’en débarrasser parce qu’il est potentiellement dangereux du fait qu’il lui a volé son trône ; Polonius est au service du roi et l’espionne, Ophélie, bêtement soumise à son père, La reine, paumée, à son mari, se prêtent aussi à ces manigances destinées à le surveiller, en fait à l’éliminer. Décrire cette complexité et la cour de Danemark comme "le labyrinthe de la paranoïa" de Hamlet a donc de quoi surprendre par son univocité : « seul être scrupuleux dans un système qui ne l’est pas, Hamlet scellera ainsi son tombeau », lit-on sur le programme. Cela force le texte, dûment aplati, désossé, douloureusement privé de tous ses Wit, à rentrer sous les fourches caudines d’une adaptation ad hoc, qui devient bêtement manichéenne : pour éduquer politiquement le spectateur, il faut lui montrer que l’innocent devient forcément fou dans un monde corrompu, avant d’en être éliminé. Le mal rendrait donc fou ! Si c’était vrai, cela se saurait : beaucoup d’ex-innocents se portent très bien au pouvoir et y prospèrent en toute lucidité. N’aurait-il pas mieux valu, si l’on veut à tout pris non pas éduquer (cette plate pédagogie est-elle le but du théâtre ?), mais troubler et laisser le spectateur se mesurer seul aux redoutables détours du verbe shakespearien sur le pouvoir, toujours sombrement actuels ?
Ostermeier a de fortes idées scénographiques : la première scène, inventée, est superbe. Elle condense le vers « les rôtis des funérailles ont été servis froids à la table des noces » (I, 2) et l’idée, empruntée peut-être à Heiner Müller, « je salis les lambeaux de ta robe de mariée avec la terre que mon père est devenue ». Elle plante le décor de la pièce, entre le tombeau boueux d’un cadavre paternel qu’Hamlet a du mal à enterrer et une table de banquet où siègent les « officiels » du pouvoir. La scène de la mort d’Ophélie, étouffée sous un plastique transparent, est tellement réaliste qu’elle en est génialement angoissante. Le spectre, image en surimpression du visage du roi et d’une tête de mort, est visuellement saisissant. Polonius, engueulant sa fille amoureuse comme un barbon, fait surgir la facette violente d’un courtisan qui a toujours l’air doucereux et effacé. Enfin, le doublet Gertrude/Ophélie permet de pivoter de scène en scène par un simple changement de coiffure, d’une façon qui met en relief la relation de subordination entre les deux femmes pour Hamlet. Il y a d’autres détails heureux, mais aussi, hélas, beaucoup de forçages interprétatifs et de longueurs liées à l’invraisemblance du parti pris par rapport au texte de départ. Et cet Hamlet bouffonnant et vociférant ne gagne-t-il pas en ventre (postiche) ce qu’il perd en esprit ?

N’aurait-il pas mieux valu, plutôt qu’une médiocre adaptation, oser une véritable création, comme le fit justement Heiner Müller en 1979, un « Hamlet-parano », où les auteurs (Ostermeier et von Mayenburg) auraient inventé un nouveau texte inspiré par le mythe et l’auraient mis en scène d’une façon beaucoup plus forte ? Ainsi faisaient les tragédiens antiques, reprenant indéfiniment les mêmes pièces. Hamlet est plus ancien qu’Œdipe, après tout… Et Shakespeare l’a réécrit après bien d’autres, pourquoi donc ne pas continuer?