Démolition

Sur 24 City de Jia Zhang-Ke (Chine, 2008)

En ce moment, de nombreux films essaient de subvertir la frontière entre documentaire et fiction, frontière floue dont certains pensent qu’elle n’existe pas. Ce n’est pas mon avis, j’ai un critère simple : ce qui est filmé dans un documentaire est unique et ne peut pas se répéter, comme on le fait avec des acteurs qui jouent une fiction.

Je sais bien qu’on peut contester une telle distinction, ne serait-ce que parce qu’une prise de vue avec un acteur est aussi unique à chaque fois et que si on fait un documentaire sur l’express qui rentre à la gare de La Ciotat, on peut le filmer tous les jours presque à l’identique si on veut. Mais c’est une question de cadre préalable : la non répétition posée en principe de départ du documentaire, surtout lorsqu’il s’agit d’entretiens. On sait qu’on ne pourra pas recommencer et qu’on intègrera l’inattendu.
Comment brouiller cette frontière ? On peut maquiller le documentaire en le « recopiant » par exemple dans Redacted de Brian de Palma, le réalisateur a fait rejouer par des acteurs des scènes filmées, prises sur internet, pour des raisons de droit à l’image. La non reconnaissance des personnages est aussi une des raisons, mais pas du tout la seule, du choix de l’animation par Ari Folman dans Valse avec Bachir. Dans Z32 de Moghrabi, le réalisateur a anonymisé le visage du soldat avec un masque numérique changeant et travaille sur la levée possible de celui-ci.

Dans Still Life, Jia Zhang-Ke avait posé une fiction minimaliste sur le documentaire de la construction d’un grand barrage en Chine et de la destruction qui en résultait.
Dans City 24, composé de huit entretiens, il mélange les interviews de « vrais » ouvriers de la vieille usine d’armement militaire 420 de Chengdu que le gouvernement est en train de démembrer et de « faux » ouvriers qui sont des acteurs disant un texte. Il n’y a pas que des ouvriers d’ailleurs, mais leurs enfants et leurs parents qui sont évoqués. Il intercale leurs photos, seuls et en groupe, entre les interviews, comme si elles étaient déjà des photos du passé ainsi que d’autres plans, textuels, comme des cartons de films muets, où s’inscrit soit le titre de la séquence soit un poème chinois ou de Yeats. Lorsqu’on regarde le film en sachant qu’y existe ce mélange docu/fiction, on note les coupures vives dans les parties documentaires, l’aisance aussi des acteurs par rapport aux interviewés plus pudiques. Un détail m’a paru amusant après-coup : racontant le film à quelqu’un, ne me sont revenues que les histoires contées par les acteurs, qui sont des actrices d’ailleurs, et qui étaient des intrigues plutôt romanesques. La belle jeune fille venue de Shanghai qui ressemble à l’héroïne d’un mélo connu, qui ne s’est jamais mariée mais est tombée amoureuse de la photo d’un aviateur mort à cause d’une défaillance technique de l’avion - photo montrée à des fins d’édification et de culpabilisation de la masse ouvrière ; la jeune mère déportée du sud par bateau pour travailler à l’usine qui a perdu son enfant à une escale mais a dû remonter sur le bateau sans lui parce qu’elle ne s’appartenait plus mais s’était « engagée » vis-à-vis de l’armée ; la jeune femme qui a renié ses parents ouvriers et s’enrichit en faisant du commerce mais qui a un coup au cœur en allant chercher un jour sa mère qui travaille comme une esclave à la chaîne et décide de leur offrir un appartement dans 24 City, complexe résidentiel luxueux qui remplacera l’usine rasée (sauf quelques vestiges-musées qui témoigneront du passé), etc. Pourtant les entretiens véritables sont touchants et frappants, comme cet ouvrier qui retrouve devant la caméra son contremaître de l’usine, devenu sénile, qui a été un peu comme son maître de sagesse parce qu’il lui a appris comment supporter l’inévitable. Mais je ne les ai pas mémorisés de la même façon : la narration d’une intrigue imaginée, probablement parce qu’elle évoque de vieilles fantaisies quelque peu universelles, frappe l’imagination du spectateur plus que la banalité du quotidien, si tragique soit-elle. Finalement le poids de la fiction l’emporterait donc sur le réel. Non sans un effet corrélatif : comme les images sont numériques et extrêmement formelles, un peu comme ces affiches propagandistes que l’on voit en Chine et qui sont notamment appliquées sur les palissades cachant les chantiers de démolition (on voyait cela à Pékin l’année avant les jeux olympiques quand ils rénovaient à toute allure la ville en supprimant les vieux quartiers), tout le film se teint d’une certaine irréalité. L’effet, paradoxal et réussi, est que tout apparaît sous une lumière trop crue qui fait apparaître le destin des personnages sous un jour particulièrement triste : déportés et séparés de leur famille pour travailler, enrichis au moment de la guerre du Vietnam et appauvris lorsque l’usine d’armes tourne moins, puis dans le dénuement lorsqu’elle est déficitaire.

Les images de démolition qui scandent le film comme un refrain sont la métaphore de leurs destins, déjà bouclés. Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux de leurs enfants qui ont refusé de suivre la voie de leurs parents à l’usine, qui leur ont désobéi, souvent pour suivre la vague du capitalisme naissant que leurs parents ne pouvaient prévoir. Finalement, on n’allait pas travailler à l’usine 420, comme on se l’imagine ici, lorsqu’on se croit dans le « libre » marché du travail, mais on appartenait à l’usine, corps et âme, avec famille et amis, un peu comme les mineurs appartenaient à « leur » mine de charbon dans le nord de la France, encore au siècle dernier.