Le coup de pouce donné au destin

Sur Casimir et Caroline, d’Odon von Horvàth, mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota

Ecrite en 1932 sur fond de grande dépression et de montée du nazisme, cette pièce dont le cadre est la fête de la bière de 1928 à Münich reflète l’ambiance sociale d’aujourd’hui, mais vue depuis le passé, et quel passé ! Où l’on entend bruisser, à travers le brouillage des classes sociales, artificiellement mêlées par la fête et l’alcool mais dont la disparité fait l’intrigue de la pièce, l’annonce terrifiante de ce qui est à venir, entre chômage, précarité et antisémitisme.

Casimir et Caroline sont fiancés, contre la volonté de ses parents à elle qui la verraient bien casée avec un fonctionnaire. Il est chauffeur, elle est vendeuse. Il vient de se faire licencier, demain c’est le chômage, ce soir c’est la fête, la dernière. Fataliste, Casimir pense qu’un homme au chômage est automatiquement plaqué par sa compagne, Caroline, au contraire, qu’une fille bien ne laisse pas tomber son homme dans le malheur. Triste malentendu. Casimir creuse son malheur : il pousse Caroline à le quitter dès le départ, persuadé de l’inéluctabilité de son destin : « nous sommes devenus pesants l’un à l’autre ». Caroline, qui en est fâchée, refuse ce sombre verdict. Elle veut juste manger une glace et faire un tour de manège, et comme Casimir ne peut pas le lui offrir, elle l’accepte d’un passant qui l’aborde, un tailleur, mais juste un tour de montagnes russes, cela ne change rien à ses sentiments, n’est-ce pas ? sauf qu’elle ment à Casimir qui se bute et c’est l’engrenage. A la fin, elle partira avec ce tailleur qui conviendra mieux à ses parents, forcément, après avoir essayé de séduire un grand patron qui l’insulte. Casimir s’enfonce dans la petite délinquance avec un vieux copain qui se retrouve en taule où il crèvera sûrement de la tuberculose. Casimir recueille la copine de son ami. Comme Caroline avec Casimir mais plus cyniquement, elle laisse tomber froidement le prisonnier qui l’a d’ailleurs humiliée peu avant.

La pièce montre qu’un malheur imposé entraine un autre malheur, volontaire cette fois, et qu’on fabrique son destin avec son surmoi qui pousse au crime (elle à satisfaire sa petite jouissance au moment où tout sera forcément mal interprété par lui ; lui à provoquer le destin qu’il redoute en le défiant). Avant qu’elle ait donné le moindre signe de désertion, d’une façon suicidaire, Casimir avait déjà expulsé Caroline, sentant qu’il ne l’avait plus à l’intérieur de lui, qu’il l’avait perdue et qu’il était dangeureusement vide, délesté de cet amour.
La mise en scène, inspirée des films expressionnistes (ou du Troisième homme, avec les scènes au Prater de Vienne ?) montre que les couples sont interchangeables en intercalant des scènes à deux extraites d’autres pièces de l’auteur. Leurs problématiques se croisent comme s’ils étaient des types plus que des individus ou du moins des sujets entièrement déterminés par les conditions de leur milieu. Mais ce schématisme social est heureusement et finement corrigé par l’idée que chacun donne un petit coup de pouce au destin, en suivant sa pente, inexorablement entrainé par sa jouissance.

Le texte, adapté et traduit par François Regnault est remarquable, avec des expressions d’aujourd’hui qui tombent à pic. Sylvie Testud est une Caroline au ton juste, mais son partenaire, comme les autres acteurs, ont tendance à crier alors qu’on s’attendait à ce « fondu-enchaîné » qui était annoncé dans le programme. Il y a toujours une vingtaine d’acteurs sur la scène qui ne jouent pas suffisamment ensemble, surtout lors des scènes de chant et de danse qui sont parfois trop caricaturales : comme un Français qui s’imaginerait la lourdeur des Allemands avinés à la fête de la bière, un peu cliché tout de même…