Danse macabre

Sur Tony Manero, Pablo Lorrain (Chili, 2008)

Ce film impressionnant m’a laissée sur une impression mitigée et des questions.
Le héros du film, Raul, 52 ans, magistralement interprété par Alfredo Castro, est un danseur de tango sur le retour qui s’est pris de passion pour Tony Manero, le héros de La fièvre du samedi soir joué par Travolta qui vient d’enflammer l’Amérique.

On est à Santiago en 79, sous Pinochet, le dictateur aux yeux bleus, apprend-on dans le film. Passion est d’ailleurs un mot faible, Raul est littéralement aspiré par l’image de son idole, qu’il différencie de celle de Travolta : le jour où on déprogramme « son » film pour en mettre à la place un autre du même Travolta, il assassine froidement le projectionniste et part avec les bobines de son film fétiche. Raul a vu qu’on organisait un concours de sosies de Tony Manero à la télé locale et s’est inscrit, mais il s’est trompé : ce jour-là, c’était Chuck Norris ! Il a donc une semaine de plus pour préparer sa prestation, ce qu’il fait dans un bar de banlieue où il donne un spectacle d’imitation avec une « troupe » composée de la propriétaire, de sa maîtresse, de la fille de celle-ci et d’un jeune homme. Le film nous fait partager cette semaine de transe avec lui, la caméra le suivant partout, traquant son intimité et filmant son corps d’une façon intrusive, en un portrait style documentaire, parfois un peu flou, comme s’il était tourné sur le vif.

Raul a une monomanie au sens de la psychiatrie d’Esquirol, il ne supporte aucun obstacle à son idée fixe : réaliser l’image de Tony sur l’écran. C’est en « ça » que consiste son métier, dit-il avec sérieux. Il apprend même les paroles du film qu’il répète dans la vie. Lorsqu’on le contrarie, il tue. Il a décidé d’avoir une scène illuminée par en dessous comme dans le film, mais le verre nécessaire coûte trop cher. Il tue une vieille dame pour lui voler sa télé et sa montre et les revendre ; il assassine finalement, après d’autres essais, le vendeur de verre qui refuse de tout lui céder à un bon prix. C’est donc un sérial killer mais qui, comme tel, n’est pas vraiment crédible, parce que, dans la réalité, les crimes en série ne sont pas ordonnés à un but conscient aussi massif et visible, même lorsqu’ils sont crapuleux. Il existe en général une sorte de matrice imaginaire inconsciente qui aimante la pulsion et déclenche l’acte. Dans le cas de Raul c’est simple, tout obstacle est à éliminer, tout moyen est bon à utiliser, et il est prêt à tout comme un pantin branché sur une image qui le téléguide, celle de Tony. Les détails du film le montrent : élimination des rivaux, copie à la lettre et anxieuse du costume de T. M. avec le nombre exact de boutons sur la braguette, etc.
De plus, sa fermeture aux autres et son admiration exclusive pour Tony le rendent attirant comme une sorte de phallus pour les femmes qui s’empressent autour de lui, bien qu’il soit impuissant, laid et antipathique. Elles acceptent tous ses souhaits sexuels – rien de bien original – comme s’il était un chef de secte et sa maîtresse va jusqu’à dénoncer sa fille qui distribue des tracts anti-Pinochet parce qu’elle s’est masturbée avec lui.

En fait, le film est comme un remake caricatural de La fièvre du samedi soir : après ça, il sera difficile de se pâmer en regardant danser Travolta ! Et ce rapport de doublure est homologique au rapport du Chili de l’époque à l’Amérique du Nord. Les paillettes de l’une deviennent sanglantes dans l’autre. Raul en est l’emblème dans son aliénation à son idole unique qui le pousse au meurtre sans limite. Dans ce Chili, la police tue pour un tract mais laisse impunis les crimes les plus sordides, comme ceux de Raul, qui n’a aucune conscience politique. Il est bien au contraire complice du fascisme : il ne bronche pas et se précipite à son concours télé pendant qu’on arrête la fille de sa maîtresse.
Il est vrai que la dictature peut ne laisser d’autre perspective aux plus démunis que de se mouler dans une norme toute faite ou de coller à un modèle dérisoire. C’est un effet secondaire, certes important mais pas une cause. Et ils ne tuent pas forcément pour autant. J’ai été gênée par le fait de plaquer le fascisme de Pinochet sur la folie meurtrière d’une figure schizophrénique comme celle de Raul. Cet amalgame tombe mal en France aujourd’hui où on nous présente les schizophrènes comme des meurtriers potentiels qu’il faut parquer à vie comme des animaux dangereux. N’est-il pas problématique de conforter un tel cliché, même si c’est pour de bonnes raisons idéologiques ? Et politiquement, je ferai un autre reproche au film qui est dû à son côté allégorique : est-il raisonnable de montrer le fascisme comme une sorte de comédie sinistre ? La dictature n’est-elle pas plutôt à interroger dans ces personnages de policiers qui viennent « interroger » les dissidents ou dans les classes dirigeantes et riches du pays qui y ont activement collaboré ?