Peut-on repartir à zéro ? Sur « Tokyo Sonata », de Kiyoshi Kurosawa (2008)

Est-ce que je peux repartir à zéro ?
Cette question désespérée, qu’un psychanalyste entend souvent lorsqu’on vient le voir pour la première fois, se pose tour à tour aux membres d’une famille de Tokyo en pleine décomposition. Le père, directeur administratif dans une grosse boîte qui a décidé d’embaucher des Chinois à moindre coût, est viré et n’ose pas le dire à sa femme.

L’un des moments forts du film est de nous montrer, non sans humour, cette nouvelle société de chômeurs en costard cravate qui vont manger la soupe populaire à midi avec leur attaché-case, reçoivent des coups de téléphone qu’ils s’envoient à eux-mêmes pour donner le change et continuent à mimer une bureaucratie fantomatique pour tuer leur temps, devenu trop vide. Ils errent parmi les SDF dans les jardins publics ou dans les librairies où l’on peut s’installer gratuitement au chaud. Parfois, l’un d’eux se suicide, éventuellement avec sa femme, tradition nippone oblige.

La structure patriarcale rigide de la famille cellulaire japonaise s’accommode mal de la crise : comment être respecté inconditionnellement chez soi si l’on n’est rien socialement ? Ozu posait déjà cette question dans les années 30 avec « Gosses de Tokyo ». Le père, devenu mutique, en rajoute sur l’autoritarisme et la violence. Sa femme, belle ménagère soumise, qui l’a vu à l’œuvre, fait semblant de n’en rien savoir. Le fils aîné, 16 ans, s’engage contre la volonté paternelle dans l’armée américaine pour « protéger le Japon » en faisant la guerre au Moyen-Orient. Le cadet, qui a la langue bien pendue, se paie la tête du maître d’école et acquiert ainsi auprès de ses condisciples une gloire dont il ne veut pas. Il en déduit qu’il parle à contretemps et découvre par hasard qu’il est doué pour le piano. Il est le seul de la famille à s’accrocher contre vent et marée à la chance que lui offre ce don et choisit de désobéir à son père pour suivre sa voie.

KK croit à l’inné et à la prédestination : le voleur, incarné par son acteur fétiche, qui fait irruption aux 2/3 du film et en fait basculer un peu fantastiquement la trame, n’était-il pas né doué seulement pour crocheter des serrures ? Ainsi irait le destin. Le père a fini par accepter de nettoyer les latrines d’un supermarché où il va croiser sa femme prise en otage par le voleur, juste au moment où il vient de trouver un gros paquet de yens oublié dans les toilettes. Ce regard l’entraîne dans une fuite éperdue. Pendant que sa femme fait une fugue sexuelle avec cet étrange voleur un peu fou qui ressemble à une sorte d’envoyé céleste, le père échoue sur un tas d’ordures, renversé par un camion. Il se relèvera pour rendre anonymement l’argent, fidèle jusque dans la misère à ses principes moraux, et rentrer chez lui, dans sa petite maison de banlieue avec vue imprenable sur le métro. Sa femme aussi préfère à l’aventure qui s’offre à elle sa place prédestinée de « maman ». Le film se termine sur l’apothéose de l’audition réussie du fils cadet, devenu jeune pianiste prodige, qui réunit à nouveau les parents.
Cette chute parait bien invraisemblable, KK ayant échangé le fantastique de ses précédents films contre un coup de dés hasardeux qui coupe le film en deux, entre une description crue de la crise sociale au Japon et une fin métaphysique où l’inattendu trouve sa place sous les espèces de ce don miraculeux de l’enfant. On trouvera tout cela trop ficelé voire kitsch ou, au choix, poétique, d’autant que les images de cette deuxième partie sont particulièrement belles et aérées (l’air qui entre partout est un thème favori, fantomatique, de KK) au contraire des cadrages étroitement serrés du malheur dans la maison familiale.

Après tout, s’il est vrai que le destin a deux versants, tuchè (rencontre) et automaton (répétition automatique), comme le disait Lacan après Aristote, l’inattendu et la surprise peuvent faire irruption à tout instant dans la routine. La thèse du film serait de montrer que cette dimension du réel comme surprise, bon ou mal heur, n’objecte pas à une part forte de déterminisme. Chacun suit sa pente malgré tout : changeant ses principes, le père aurait pu prendre l’argent et, suivant son goût pour les belles voitures, la femme partir avec son beau voleur. Ils n’en feront rien, choisissant à nouveau la même chose : pour KK, il n’est pas possible de repartir à zéro.