Errances sanglantes

Sur La sangre brota, Pablo Fendrix, Argentine, 2008

Les distributeurs français aiment bien édulcorer les titres de films. Pourquoi traduire par « sang impur », qui évoque un peu la Marseillaise ( ?), « Le sang gicle », description littérale de ce film violent et déconcertant, tourné partiellement en caméra cachée dans la foule, dans les vieux et beaux quartiers de Buenos Aires, Palermo viejo, Retiro, et aussi les nouveaux, comme le très chic Puerto madeiro.

Le metteur en scène a sans doute voulu dépeindre la misère de certaines classes sociales argentines et la décadence d’autres, classes moyennes a priori plus « convenables ». L’action, qui dure une journée, est centrée sur un père et son fils. Le père, Arturo, est chauffeur de taxi et a l’air placide : il mène une double vie, bien rangée, entre son épouse, professeur de bridge, qui joue les bourgeoises et sa maîtresse, qui joue aussi aux cartes mais est de plus une adepte new age de « relaxations » diverses, un peu dans les nuages. Il a deux fils dont l’un est parti pour être acteur aux USA. Au début du film, celui-ci vient d’appeler pour demander de l’argent à ses parents : il veut rentrer d’urgence, il en a assez. C’est la fin du rêve américain. Le père veut lui envoyer le prix de son retour mais la mère, très dure, est contre, elle veut garder l’argent.

L’autre fils, Leandro, fabrique de l’extasy, joue les durs avec les filles, et s’apprête à partir en cachette rejoindre son aîné en volant la caisse de son père. Son « atelier » voisine l’échoppe d’une pauvre femme qui vend des téléphones, traîne un bébé malade qu’elle cherche en vain à abandonner et une fille un peu "Lolita", qu’elle envoie distribuer des prospectus et séduire des hommes un peu âgés, dont un masturbateur de jardins publics, sans que la prostitution soit bien claire (on ne sait pas si c’est le fantasme de la Lolita en question ou si c’est vrai).
Le film suit toute la journée les déplacements dans la ville de ces personnages et déconstruit leurs positions apparentes de départ : le masturbateur s’occupe en fait de la Lolita qui se fait droguer par sa rivale auprès de Leandro, le chauffeur de taxi, qui avait l’air d’être la victime résignée de ses clients successifs, dont un vulgaire maffioso, et, en même temps, d’un brave homme qui porte généreusement secours aux personnes en détresse qu’il croise (et cela ne manque pas à BA quand on conduit un taxi), finit par rouer de coups son fils cadet, surpris en train de lui voler l’argent destiné à l’aîné. Ce fils s’avère bien plus tendre qu’on ne l’eût cru avec les filles… Bref, la fin est plutôt inattendue.

On reste cependant insatisfait comme si le film était un brouillon à retravailler : les caractères sont grossièrement esquissés, la situation sociale semble caricaturée même si rien n’est vraiment invraisemblable, la crudité des paroles et des scènes un peu vampiriques semble parfois un peu forcée comme pour faire « branché », style film américain déjanté des années 80. Reste le jeu excellent des acteurs déambulant dans BA et ses quartiers si attachants, désertés la nuit et emplis d’une faune un peu dangereuse dans la journée… Portrait de personnages errants dans une ville embarquée dans une dérive dangereuse (mais aucune analyse politique n’en est tentée au contraire de La mujer sin cabeza de Lucrecia Martel).