« Tu as eu peur mais il ne s’est rien passé »

Sur La femme sans tête, de Lucrecia Martel, Argentine, 2008

On retrouve dans ce troisième film de Lucrecia Martel la société petite bourgeoise argentine qu’elle dépeignait déjà avec toutes ses ambiguïtés dans La cienaga (le marécage). Une société chaleureuse où l’on vous embrasse, vous touche, vous caresse voire davantage, vous entoure, vous protège, vous nourrit, vous masse, vous coiffe, vous complimente sans cesse…

Une société, ici dans la région de Salta, au Nord de l’Argentine, où les serviteurs qu’on tutoie sans réciproque sont des Indiens et les « maîtres » des blancs. Dans ce dernier film, la protection familiale, presque clanique, se déplace d’un cran supplémentaire qui fait tout l’intérêt du film : de l’affection à la solidarité criminelle.

Une femme de cette classe aisée, dentiste, à l’air un peu rêveur et énigmatique dès le début, renverse un corps par accident et, sonnée, continue sa route sans s’arrêter. On aperçoit furtivement ce corps abattu, de loin, par la vitre, comme le voit la conductrice : est-ce un chien, un enfant, on ne sait pas ? Juste avant, on a vu de jeunes adolescents Indiens jouer avec un gros chien le long de cette route qui longe un canal. Véro est choquée, dans un état second et montre des signes de dépersonnalisation, qui nous sont transmis par des images floues au champ profond comme si on était un peu dans un autre monde. Cependant, on aurait du mal à la croire hallucinée, du moins ce n’est pas suggéré cliniquement comme dans les grands films de Lynch où l’ambiguïté entre rêve, réalité et folie est toujours la toile de fond énigmatique d’un crime. Véro semble juste un peu à côté de la plaque. Elle se fait faire une radio de la tête, abandonne sa voiture, va à l’hôtel au lieu de rentrer chez elle, y rencontre son cousin et lui saute dessus pour faire l’amour. Elle dit qu’elle a heurté un chien, l’a écrasé. Puis, voyant des images d’un accident, commence à affirmer qu’elle a tué quelqu’un : « Estas asustada, no paso nada ». No paso nada : il ne s’est rien passé, revient comme un leitmotiv dans la bouche de son mari, de sa sœur, de son cousin, de son frère médecin qui a des accointances avec la police… Ses radios disparaissent de l’hôpital, on retrouve bien un cadavre dans le canal, près du lieu de son accident, mais on dit qu’il s’est noyé… Il y a eu un orage énorme et des pluies diluviennes. C’est le poisson qu’on a noyé, l’affaire est close, no paso nada. Il n’y a plus de traces de rien. La femme change de tête, de blonde vaporeuse Véro devient brune, désormais elle ne dit plus rien, elle accepte la version délicatement suggérée, complice finalement, mais en silence, sans que rien n’ait jamais été dit. Tout s’est fait en douceur.

Ce silence et cette complicité sont une métaphore de la position d’une partie de la société qui a fermé les yeux sur un certain nombre de choses compromettantes dans les années de la dictature, une société qui était entre les victimes et les bourreaux, qui s’est tue, qui a oublié certaines choses mais pas toutes, comme la grand-mère qui se fait passer des vidéos familiales, des images d’archive, pour lutter contre son Alzheimer. On voit aussi le paradigme de sa position lorsque, dans une école publique, Véro examine les dents d’enfants, assez pauvres visiblement : devant une bouche en très mauvais état, elle dit d’inscrire « caries et orthodontie », mais « c’est une recommandation pas un diagnostic », précise-t-elle. On ne prend pas position sinon il faudrait soigner, il faudrait prendre l’inégalité en charge. On aide les pauvres, on est un peu « socialiste » mais pas trop, n’est-ce pas là une des caractéristiques du péronisme argentin ?

Ce troisième film, plus explicite, est aussi plus incisif que La cienaga qui montrait aussi les fêlures de cette société jusqu’à la décomposition dans une sorte de malaise généralisé. On attend la suite avec impatience…