Guerre des images

Immersion, Harun Farocki, 2009, vidéo, 43mn.

Dans l’exposition au Jeu de Paume (jusqu’à dimanche 7 juin), « Harun Farocki/Rodney Graham » (mais quel rapport entre ces deux vidéastes, d’ailleurs ? Ravages du comparatisme), j’ai été impressionnée par la dernière œuvre présentée de Harun Farocki, Immersion.

Farocki a toujours travaillé sur les effets de la guerre et particulièrement sur les armes « intelligentes » et les images opératoires qu’il distingue des images informatives ou destinées à divertir. Il a ainsi réalisé un film sur les balles-voyantes où sont fixées des caméras qui enregistrent les dernières images de la cible avant d’exploser avec elle : version guerrière de l’homme-machine (mais quand il n’y a plus d’homme), « L’homme à la caméra » de Dziga Vertov, sur lequel il avait fait une vidéo que j’avais vue à Luxembourg en 2007, dans l’extraordinaire exposition de Régis Michel « L’œil-écran ou la nouvelle image».

Immersion a été tourné à l’« Institute for Creative Technologies », en Californie. Ce laboratoire est spécialisé dans le traitement psychologique des soldats revenants d’Irak et d’Afghanistan souffrant d’un Post-traumatic Stress Disorder. Les soldats traumatisés sont placés dans une cabine, harnachés de diverses manettes et lunettes et commandent un jeu vidéo en 3D qui reproduit une ville qu’on leur a demandé de « nettoyer » (c’est le cas de l’un des soldats que l’on filme). Il y a des ponts qui sautent, des bombes, des hélicoptères, des gens qui meurent et ils peuvent agir dans ce cadre et le modifier avec des armes virtuelles, pour se défendre ou attaquer. Le soldat raconte ce qui lui est arrivé devant une dame, une psychologue, qui « joue » avec lui dans la cabine, et qui l’incite à poursuivre lorsqu’il s’effondre. Le soldat en question s’était séparé de son collègue, contre les ordres de sa hiérarchie, pour que chacun fasse le tour et se retrouve après, afin de gagner du temps. Cet homme sensible avait refusé de tirer dans le tas après avoir enfoncé les portes du village. Séparé de son collègue, il est submergé d’une terreur sans nom lorsque, revenant sur ses pas, il reconnaît les jambes de celui-ci, sectionnées, et surmontées d’une bouillie de chair et d’os avec quelques lambeaux d’uniforme américain. Paniqué, il retrouve sa compagnie et se sent coupable d’avoir désobéi et laissé seul son copain : il pense être la cause de sa mort et souffre d’une sorte de mélancolie.
La brutalité du procédé m’a laissée sans voix : une fois son récit énoncé de façon hachée devant les image de guerre qui défilent sur l’écran, le soldat est plié en deux, prêt à vomir. La psy lui enjoint alors d’une voix sèche et ferme de tout recommencer depuis le début, en boucle, comme un enfant avec un jeu vidéo. On ne peut pas s’empêcher de comparer cette femme qui donne des ordres à la hiérarchie militaire qui ordonnait au soldat de « nettoyer » le village sur le champ de bataille. De même il doit maintenant « nettoyer » son psychisme en conflit. Devant cet ordre de « recommencer », le spectateur reste bouche bée, comme le soldat, désespéré d’ailleurs. Le but thérapeutique est sans doute de « désensibiliser » le soldat des images insoutenables du corps démembré de son semblable, qu’il s’y habitue et prenne de la distance. J’ai du mal à imaginer que cette méthode puisse être efficace, mais, en tout cas, le remède si remède il y a, me paraît pire que le mal : du dressage militaire, du conditionnement brutal, sous prétexte de soigner. On utilise aussi ce style de méthode de déconditionnement, avec des photos cette fois, avec les criminels sexuels, pour les dégoûter de leurs pulsions, absurdité cruelle sans nom. Le mot « éthique » est souvent galvaudé, mais devant de tels procédés de dressage appliqué à des personnes en détresse, ironiquement dénommés, "creatives techologies", on ne peut s’empêcher d’y penser.

Du coup le film d’Ari Folman, Valse avec Bachir (2008), qui est un documentaire d’animation sur le massacre de Sabra et Chatila m’est apparu sous un nouveau jour. Le style, « jeu vidéo avec musique rock » de la guerre elle-même dans ce film, n’est-il pas déjà lié à un préconditionnement des jeunes appelés ? Finalement, on les conditionne à (ne pas) penser la guerre comme un prolongement de la console vidéo de leur enfance, puis, au retour, lorsqu’ils sont traumatisés, on se remet à jouer avec eux pour les soigner. Ainsi, il y a une continuité du jeu vidéo avant/pendant/après qui rejette l’idée qu’on soit jamais sorti du jeu/fantasme, ce qui est évidemment faux, comme le prouve l’existence de la névrose traumatique avec ses cauchemars répétitifs, qui signe la rencontre du réel qui a troué cet écran vidéo. Il aura du mal à se recoller avec la rustine psychologique du déconditionnement vidéo. La médecine ou la psychologie montrent là leur complicité avec le déni de l’horreur de la guerre, paradoxalement gommée par l’image, même et surtout l’image de guerre…