L’amour, comment ça marche ?

Sur Whatever Works, de Woody Allen (USA, 2009)

Bien que, comme la salle, universellement hilare, j’aie irrésistiblement ri tout au long de Whatever Works (une locution elliptique difficile à traduire d’ailleurs : « n’importe quoi, du moment que ça marche », « le tout c’est que ça marche »), je suis sortie fort triste de ce dernier film de Woody Allen, pourtant donné pour plus optimiste que de coutume.

En y repensant, c’est pourtant ce que disait Boris, alias l’excellent acteur Larry David, dans un aparté au spectateur, au début du film : « Si tu crois que tu vas voir un ‘good feeling movie’, tu te trompes et tu peux sortir tout de suite de la salle. » Ces apartés scandent le film, donnant au personnage principal une sorte de place de voyant ou de porte voix du sens ultime du film (les autres le croient fou parce que contrairement à lui, ils ne voient pas le public, c’est-à-dire nous, ce qui évoque Hamlet voyant tout seul le spectre). Le film, dans le style d’une comédie new yorkaise, est une suite de répliques désopilantes entre les personnages, Boris, son cercle, et toute une famille réac du sud qui va arriver dans sa vie comme un météorite. Boris est un ex-professeur à la retraite qui a renoncé à tout académisme et vit en enseignant les échecs aux enfants, c’est-à-dire en les insultant ainsi que leur mère. Misanthrope, il tombe amoureux, comme Alceste, d’une jeune fille, Melody, élevée par sa mère pour remporter des concours de beauté locaux, et qui a fui sa famille. Il cherche à éduquer Melody qui ne parle que par cliché (moyennant quoi on s’aperçoit que tout le monde ne parle que par cliché). Il accumule les provocations verbales non politiquement correctes (Juifs, noirs, femmes, enfants). Il va être séduit à son corps défendant et épouser Melody. Puis sa mère, son père, cherchant leur fille, vont débarquer et lui tomber dessus. D’où une série de gags plus loufoques les uns que les autres, satyre aigue de la société américaine, tant «bobo» new yorkaise que «primitive» du sud : la mère va se révéler une «artiste» grâce aux photos des concours de beauté et va vivre dans un «ménage à trois» (prononcé à la française). Le père, reaganiste psychorigide impuissant, se révèle tardivement gay, etc.

La morale « officielle » du film, énoncée par Boris, est en effet apparemment optimiste : il faut prendre ce qui vous tombe dessus, du moment que ça marche. Rien ne sert de calculer, d’espérer façonner son destin, spécialement en matière amoureuse. Elle est littéralement illustrée par les deux suicides ratés de Boris qui se jette par la fenêtre, à chaque fois par amour (la première fois, il avait épousé une femme trop parfaite, puis, la seconde fois, Melody le quitte pour un acteur d’Hollywood). La seconde fois il tombe par la fenêtre sur une «psychic», un medium, ce qui donne lieu à une réplique géniale (il faut voir le film, ne serait-ce que pour ses incroyables dialogues) et se remarie pour la troisième fois avec elle, c’est la fin du film, un happy end, donc. CQFD, sauf que…

… si on réfléchit, quel est le destin de Melody ? Elle fuyait sa mère, qui la retrouve chez Boris, incarnée drôlement par des coups frappés à la porte censés mimer la 5ème de Beethoven. Coups du destin, humour noir du surmoi qui vous rattrape toujours… La fille n’en croit pas ses oreilles. Cette mère fatale va la démarier du vieux Boris et la jeter dans les bras du garçon idéal qu’elle lui a choisi : Melody n’échappe donc pas du tout au déterminisme ni à la loi de la mère, il n’y aura pas de hasard pour elle.

Quant à Boris, étant donné qu’il est tout à fait invraisemblable qu’on se jette deux fois par la fenêtre sans problèmes sérieux et assez rare qu’on rencontre ainsi l’élue de son cœur, on ne peut que dénier l’heureuse conclusion apparente du film : si la morale de l’histoire est qu’on doit s’arranger avec ce qui vous tombe dessus, sans aucune marge de manœuvre, eh bien, on est à peu près sûr que ça se passera très mal… D’où peut-être la mélancolie masquée par le comique : le spectateur est divisé entre la sentence « officielle » de Boris, « si tu obéis au hasard et prends whatever works, ça ira bien », sorte de message moral faussement rassurant du film, et ce qui se déduit en fait, contradictoirement et ironiquement du film, si on le « démaquille » de son vernis comique : « tu ne peux compter que sur le hasard, il n’y a aucune raison que ça marche et tu n’y peux rien ». Dans les deux cas aucun degré de liberté…
Ce film, faussement optimiste, est donc dans la veine moraliste déterministe et fataliste du précédent, Vicky Cristina Barcelona (cf. ce blog).