L’intruse

La nana, Sebastian Silva, Chili, 2009.

Le personnage le plus familier d’une maison, celle qui en connaît tous les recoins, qui en sait le plus sur chaque membre de la famille, c’est évidemment « la bonne ». Ce terme paraitra désuet chez nous, même si « la chose » continue d’exister dans les milieux aisés, mais en Argentine ou au Chili, ils s’agit d’une véritable institution : la chambre, attenante à la cuisine, où dort la « nana » est toujours dessinée par les architectes dans les nouveaux appartements des quartiers chics de la capitale.

Les Valdès vivent dans une grande maison d’un quartier résidentiel de Santiago, habitée par une famille nombreuse et plutôt progressiste. Raquel, «Raque Raque », comme disent les cinq enfants qu’elle a élevés et qu’elle considère comme les siens, fait partie de la famille au point qu’on la trouve fatiguée à 41 ans et qu’on veuille l’aider parce que la maison est devenue « trop grande ». Les parents sont décrits avec humour : la mère douce, insipide et débordée par son travail de prof s’en remet entièrement à Raquel et ne peut se passer d’elle ; le père, appelé ironiquement « Mundo », est une sorte de grand enfant qui fait des maquettes de bateau et joue tout le temps au golf en cachette. Raquel est évidemment dans la confidence de ses escapades. Elle adore les fils et c’est réciproque sauf lorsqu’elle se mêle un peu trop de leur sexualité adolescente. Seule la fille aînée l’a à l’œil et prétend que Raquel la déteste. Effectivement, celle-ci gribouille rageusement son image sur les photos de famille et la traite avec injustice. La mère le sait mais ne dit rien, elle ne veut rien en savoir. Le film nous laisse dans l’énigme des ressorts de cette haine pour la jeune fille. Tout juste nous suggère-t-il que Raquel a un conflit douloureux avec sa mère : elle veut à peine lui parler lorsque celle-ci l’appelle pour son anniversaire ou pour Noël et elle pleure. En fait, sa vraie famille, croit Raquel, est celle des Valdès, sa place est d’être la véritable maîtresse de maison et sa fonction est d’être la bonne parfaite, forcément unique donc. C’est pourquoi elle prend mal qu’on veuille la seconder parce qu’on la trouve malade : épuisée, elle se bourre en effet de pilules antimigraine, au point de tomber parfois dans les pommes.

Le film se centre sur cet événement banal : une nouvelle bonne, étrangère, arrive et Raquel s’arrange pour la chasser. L’opération se répète trois fois jusqu’au dénouement, un peu gratuit par rapport à la tension qui tient en haleine le spectateur. En effet, Raquel se livre à des actes limites : elle enferme systématiquement dehors la petite nouvelle, l’intruse qui devient folle d’angoisse, et elle élimine brutalement son chat, lui faisant détruire auparavant les fameuses maquettes du père pour que l’intruse soit châtiée. Elle désinfecte rageusement la salle de bains où l’intruse s’est lavée, etc. Il y a une scène hitchcockienne avec des gants en caoutchouc où l’on croit même qu’elle va l’étrangler. L’actrice, Catalina Saavedra, joue formidablement l’ambiguïté entre la psychopathie d’une femme en position de maîtrise qui ne peut obéir à ses patrons et la mélancolie d’une victime qui a sacrifié son histoire et sa vie à cette famille et qui, tôt ou tard, se retrouvera forcément abandonnée. Elle joue avec un visage figé qui frémit juste un peu au dessus de la lèvre, absolument terrifiante. Le film est très fort dans la succession vertigineuse des taches répétées scandées par le réveil qui sonne trop tôt le matin, avec la double cérémonie du petit déjeuner au lit des parents et de la préparation de la journée des enfants. Raquel court dans la maison. La caméra nous promène avec l’aspirateur jusque dans le dressing où Raquel essaie les vêtements de sa patronne, dans un moment énigmatique qui nous fait attendre une issue sanglante à la Christine Papin ou comme dans Jeanne la douce, le superbe roman du hongrois Dezső Kosztolányi (1926). Mais le film reste sur cette limite et bascule à la fin dans le tragicomique avec une solution faible, par l’amour, un peu dans le style humoristique de la comédie bourgeoise.

Sa force est de filmer la maison de l’extérieur, de la place de la nouvelle bonne, l’étrangère, par la fenêtre d’où Raquel épie, cachée derrière les rideaux, sa proie devenue furieuse d’être enfermée à clef dehors. Seule dans la maison, enfin maîtresse des lieux, à la limite de la folie, on comprend alors que l’intruse véritable, ce n’est pas la nouvelle bonne mais bien Raquel. Unheimlich, étrangement inquiétante pour ses patrons libéraux et même pour les enfants, pas du tout assimilable à un univers familial qu’elle connaît pourtant comme sa poche, Raquel occupe en permanence cette position « extime » où elle est à la fois le cœur et le plus au dehors de l’institution familiale. La caméra réussit à matérialiser avec succès cette exclusion interne : la dernière image nous montre Raquel, encore en train de courir, mais dehors cette fois.