Caviardage

Sur (A)polonia de Krzysztof Warlikowski

Jusqu’ici, j’ai adoré tous les spectacles de KW que j’ai vus : Krum, le Kushner, les Bacchantes et même ses mises en scène d’opéras parisiennes si controversées. Et j’ai hâte de voir bientôt son Tenessee Williams. Mais après (A)polonia, j’ai éprouvé une sorte de tristesse : déception, incompréhension peut-être.

Certes le malaise de KW, metteur en scène, co-auteur du texte — mais justement c’est bien le problème, ces multiples fragments juxtaposés constituent-ils un texte ? — est perceptible et m’est sympathique, malaise avec la Pologne, avec son histoire marquée par l’antisémitisme, avec le catholicisme, malaise sexuel, malaise politique, malaise personnel sans nul doute… Et au fond, cette pièce conçue comme un ensemble d’exercices virtuoses avec les acteurs de sa troupe (tous exceptionnels, comme d’habitude) en serait une sorte d’exorcisme, de psychanalyse sauvage, mais cela en fait-il une pièce de théâtre ? Question personnelle que j’essaierai de préciser avec des phrases de KW extraites du programme (P) et du dossier de presse de la pièce (DP) :
« J’ai de plus en plus de mal à trouver suffisamment d’espace chez un seul auteur. »(P) Pourtant, Eschyle, Euripide, pour les Anciens, ça fait déjà beaucoup de place pour un metteur en scène, Littell, Coetzee, Krall, sans parler des autres, encore plus : alors, crise littéraire ou inflation de l’ego ? Notons d’ailleurs que Les Bienveillantes, roman que j’apprécie et que j’ai étudié, est déjà une interprétation de l’Orestie. Le héros est un Oreste matricide et incestueux, infanticide de surcroît, dans son histoire non officielle. Parler des bourreaux est difficile et Littell l’a fait d’une façon nouvelle, non triviale. En tirer une pièce aurait déjà évoqué Eschyle et n’aurait pas été mal. En prenant le parti des morceaux choisis, le malentendu surgit. Prenons par exemple le « compte » des morts de la guerre, recopié de Littell. Pour Maximilien Aue, le héros littellien, il s’agit de paraître raisonnable, scientifique : il est nazi mais soi-disant critique des méthodes non rentables du Reich, du gaspillage humain. Position hyper-cynique, et pointe ironique de Littell qui transparaît dans cette énumération. Dans la pièce de KW, c’était au premier degré, fait pour susciter l’horreur du spectateur, renforcée par des parasites de micros intentionnels… Du coup, cette comptabilité globale de la mort masquait l’horreur de l’anonymat des disparus, l’innombrable justement notamment de la Shoah où les noms eux-mêmes sont abolis. C’est un simple exemple, mais il montre ce qui se passe quand on découpe une citation, un paragraphe en le juxtaposant à d’autres…

Et puis : « La similitude des destinées d’Alceste et d’Apolonia m’a intrigué dès le début, mais leur histoire était peut-être trop semblable. » Alors je demande : quel rapport entre une femme qui se sacrifie délibérément par amour pour son époux et une femme qui sauve des enfants juifs, juste ses voisins, qu’elle n’a pas choisis, sachant qu’elle risque la mort (mais qui tente quand même le coup)? Pour moi, ça n’a rien à voir. Je ne trouve pas qu’Iphigénie décide de se sacrifier, c’est un sacrifice promis aux Dieux par son père, ce n’est pas vraiment une décision à elle. Il est vrai, dans tous ces exemples féminins, Alceste, Iphigénie, Apolonia, le père joue un rôle prévalent, mais est-ce suffisant à créer la similitude ? Le mot de « sacrifice » n’est-il pas polyvalent ? D’analogie en analogie, on va fort loin : « Iphigénie se sacrifie pour l’Hellade comme un jeune Palestinien peut le faire pour sa terre avec toujours, sans doute, la peur d’un au-delà inconnu. (DP) » KW parle-t-il là des attentats suicides ? Iphigénie est-elle une bombe volontaire qui tue le plus grand nombre en se suicidant ? N’y a-t-il pas quelque chose de radicalement nouveau dans les attentats suicide, du point de vue du sacrifice ? Iphigénie croyait-elle au paradis sexuel dans l’au-delà comme les terroristes palestiniens ?
« Nous voulons aussi faire bénéficier les héros antiques de tout ce que nous avons appris depuis sur la guerre et sur le sacrifice. (DP) » Je ne suis pas sûre que les auteurs antiques en savaient moins que nous sur ces questions… Y aurait-il eu un progrès ? Le nazisme est-il un progrès dans le savoir ? Est-il comparable aux tragédies grecques, tout est-il comparable ? Ces tragédies anciennes sont-elles caduques ? S’en faire le passeur dans la modernité signifie-t-il forcément les accommoder à l’actualité, donc au nazisme ? Ou s’agirait-il d’une autre sorte de transmission, plus ardue ? De l’invention d’une réécriture, comme l’a fait Heiner Müller en son temps ?
« Le fait de juxtaposer l’extermination des Juifs avec l’holocauste des animaux, scandaleux dans sa simplicité, constitue une provocation extrêmement puissante. C’est le moment qui met en doute la totalité du spectacle, qui bouleverse et qui révolte. Il apporte un autre éclairage au sujet des victimes et trouble définitivement la paix du spectateur. Ce texte m’était nécessaire comme une bouffée d’air. » (Je souligne) Aveu naïf de KW ? En somme, ce passage serait juste là pour provoquer le spectateur (supposé en paix donc idiot, pas comme notre metteur en scène tourmenté), et pourquoi cela donne-t-il de l’air à KW ? S’agit-il de faire souffler une légère brise de scandale pour faire parler de soi (on n’a parlé que de ça dans les journaux, en effet !) Sinon, quel est le « nouvel » éclairage apporté au spectateur par cette comparaison, hélas pas très nouvelle, des Juifs et des animaux ? Qu’on soit contre l’abattage massif des bêtes pourrait se dire tout autrement, n’est-ce pas ?

Finalement, trop d’abondance nuit. J’ai eu l’impression paradoxale d’une énorme censure des auteurs cités en référence, conduisant à un appauvrissement réel au profit d’une thèse confuse sur le sacrifice. C’est l’image d’une grande paire de ciseaux qui me vient : d’un gigantesque caviardage. Ou d’un zapping, d’un copié-collé d’où ne surgit nulle étincelle poétique. Une juxtaposition de scènes tragiques puissantes mais coupées de leur contexte, une citation de Littell qui vire, un discours de Coetzee qui doit provoquer, le récit de Krall qui à lui tout seul eût fait la pièce… En croyant prendre le plus fort de chacun, on en a perdu l’essentiel, à savoir les restes qui cadrent, les détails qui ne comptent pas à première lecture, bref l’insignifiant. Et on en a coupé le plus précieux : le ressort tragique. Il n’en reste qu’une sorte de pathos victimaire, unifié et renforcé (artificiellement à mon avis) par les « trucs » habituels, déjà vus, portés au centuple : vidéo perpétuelle des acteurs trop dansante donnait le mal de mer, orchestre rock sur la scène, porcelaine d’urinoir, cages d’animaux de laboratoire, forçage parasitaire du micro pour souligner certains passages frappants.

La dérision, improvisation des acteurs semble-t-il, sonnait faux, dans un méli-mélo qui tombait à plat. On ressassait la même chose, une thèse opaque sur le sacrifice (qui l’est) : est-ce finalement cela qu’il fallait montrer en acte ? Cette opacité ? Finalement, ce spectacle sentait paradoxalement la censure, non volontaire, inconsciente, celle d’un coup de ciseaux qui pénètre de travers dans un texte, fabriquant une pièce qui tombe comme un vêtement mal coupé, un tissu sacrifié.